Billet d’humeur #4 : du plagi’art à volonté

J’aimerai dédier le premier billet d’humeur de cette année à Hasnaa et Ghita, deux jeunes créatrices marocaines pour qui j’ai énormément de respect. Je les ai suivi dès leurs débuts et leur ai bien évidemment consacré deux billets sur Culture Chérifienne que je vous invite à relire ici: Dar FatymeGB Art & Photography.

J’aurai aimé que ce billet réunissant les deux soit dans le cadre d’un projet artistique mais voilà, vous le savez peut être déjà, les temps sont de plus en plus durs, et les artistes n’y échappent pas. Deux posts pour poser le décor…

Ce ne sont malheureusement pas des cas orphelins car le plagiat constitue pour certains un art de vivre à part entière. Dans ce beau pays ou l’on a l’habitude de copier, de se faire copier et d’acheter de la copie car on ne peut pas se permettre l’original, le plagiat n’est nullement une affaire d’État, c’est même absolument tolérable car ancré dans les mœurs depuis des décennies.

Mettez vous à la place du petit artisan marocain lambda du siècle dernier. Il transmet son savoir faire à son apprenti-fils, un savoir-faire qu’on lui a transmit auparavant (ainsi qu’a son grand père avant lui et ainsi de suite…). Une sorte de succession vertueuse qui permet aux arts traditionnels au Maroc de survivre face à la mondialisation. L’œuvre, l’objet est plus ou moins le/la même partout (une table en bois avec des gravures spécifiques ne sera pas protégée par l’INPI, car même si un autre artisan venait à la copier, cela n’empêcherait nullement l’artisan créateur de continuer à travailler, à créer et à faire vivre son atelier). C’est même une sorte de récompense pour lui car cela signifierait que ses créations sont appréciées. L’œuvre vit et appartient à tous et cela ne dérange personne.

Maintenant mettez vous à la place d’un jeune artiste marocain 2.0. Il dessine, utilise les nouvelles technologies, fait des collages, des graffitis, s’inspire de plusieurs courants artistiques dans le monde et ce grâce à Internet et aux médias sociaux qui influencent son travail. Imaginez que l’ensemble de ses créations soit virtuel, qu’il crée pour le plaisir de créer mais que du jour au lendemain, il décide de vivre de son art. Il se lance dans l’impression de ces dessins sur des supports divers, des sacs en toile, des tableaux, des objets décoratifs, des vêtements, et que sa réputation commence à se poser petit à petits. Il fait le buzz et son nom commence à se faire connaître auprès de tous. Puis du jour au lendemain, le buzz qui était au commencement vertueux, s’accapare de son art et donne à d’autres personnes la permission de le copier. Pourquoi? Pour une raison très simple: ce qui se trouve dans le web appartient au web!

Que celui qui n’a jamais récupéré une image sur Google pour l’utiliser dans un projet sans citer sa source me jette la première pierre! Si en plus de la complexité des règles de droit qui régissent le web ainsi que les droits d’auteurs, on venait à ajouter une couche bien locale de « je copie donc je suis« , comment voulez-vous que l’art moderne marocain décolle?

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Source: Keep Calm O Matic

Je l’ai dis plus haut, ce n’est pas une affaire d’État. Justement, comment se positionne l’État dans tous ça? L’article 2 de la loi n° 2000-02 du 15/02/2000 relative aux droits d’auteurs et droit voisins protège (encore heureux!) toute œuvre artistique telles que les dessins et gravures. Dans le cas échéant, elle est supposée protéger « les expressions du folklore et les œuvres inspirées du folklore ». En d’autres termes, cette loi devrait « Ordonner la saisie des exemplaires d’œuvres soupçonnées d’avoir été réalisées ou importées sans l’autorisation du titulaire de droit protégé » et l’auteur du plagiat devrait dans ce cas verser des dommages et intérêts « compte tenu de l’importance du préjudice matériel et moral subi par le titulaire de droit, ainsi que de l’importance des gains que l’auteur de la violation a retirés de celle-ci ».

Néanmoins, le droit de reproduction et protection des œuvres au Maroc protège sans vraiment protéger l’art moderne. Donnons un exemple tous simple: le street art au Maroc appartient à tous et pour cause, la règle de « liberté de panorama » qui ne peut protéger une création affichée dans un lieu public et par conséquent donne à tous le droit d’en user à volonté. Légère contradiction, surtout quand on sait que le gouvernement marocain s’est fortement engagé dans la promotion et l’encouragement de l’art contemporain dans le pays notamment avec le  « Festival Jidar » de Rabat qui a eu un franc succès jusqu’à faire de la capitale une des plus belles villes pour les street-artistes!

Rabat, élue meilleure ville pour un « street artiste »

Est-ce donc ce statut « grand public » du web qui donne de la toute puissance aux copieurs pour utiliser et refaire à leur sauce tout ce qui leur semble monnayable? Chers artistes marocains, vous n’avez plus rien à faire sur Google et Instagram. Gardez vos distances avec le monde binaire, revenez quelques siècles en arrière, dématérialisez votre audience car comme le dit si bien l’adage, « artiste caché, art heureux ».

 

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